Rencontre avec Olivia Rosenthal

Mai 2016

 

Romancière et enseignante dans le master de création littéraire à l’université Paris VIII, Olivia Rosenthal a notamment publié « Ils ne sont pour rien dans mes larmes » en 2012 et « Toutes les femmes sont des aliens » en 2016 (tous deux aux éditions Verticales), des récits qui évoquent des films marquants pour l’auteur. Ces textes ont été portés à la scène par le collectif ildi !eldi (Sophie Cattani et Antoine Oppenheim).

 

La Petite Revue. Comment est née cette idée d’écrire sur le cinéma ?

 

Olivia Rosenthal. J’ai écrit un livre, « Ils ne sont pour rien dans mes larmes », dans lequel j’avais interrogé des gens sur le film qui avait changé leur vie. La question m’intéressait : je suis beaucoup allée au cinéma adolescente et le cinéma a eu un rôle déterminant dans ma formation, dans la connaissance que j’ai acquise du monde. Après ce livre, j’ai trouvé intéressant de poursuivre ce projet avec le collectif ildi !eldi. C’est par eux qu’a commencé « Toutes les femmes sont des aliens ». Ils ont mis en scène un des textes de « Ils ne sont pour rien dans mes larmes » et m’ont dit qu’ils souhaitaient faire une série sur le cinéma. J’avais envie de continuer ce travail, de parler des films qui changent les vies, et c’est en quelque sorte grâce à eux que je me suis engagée dans ce projet d’écriture. Nous avons essayé de fixer ensemble un corpus de films qui nous paraissaient à la fois avoir eu une importance dans nos vies et que beaucoup de gens avaient vus. Le principe, c’est de travailler sur des films assez grand public, que chacun a vu à sa manière, et voir comment on peut, à partir de films populaires, essayer de raconter des choses décalées.

 

P. R. Comment votre travail d’écriture commence-t-il ?

 

O. R. Par le visionnage du film avec le collectif ildi !eldi. Ensuite nous discutons de ce que nous avons vu : comment trouvons-nous le film ? Qu’y avons-nous vu ? Qu’est-ce qui semble intéressant à raconter ? C’est une discussion assez informelle, à bâtons rompus. Ensuite, il peut s’écouler un peu de temps entre le moment où l’on discute et celui où je me mets à ma table. Après, c’est difficile à raconter : tout dépend du projet. Pour « Alien » par exemple, il s’est écoulé plusieurs mois entre le moment où j’ai vu les quatre films et le moment où nous avons décidé de les prendre comme objet. Je me suis dit que ce qui serait amusant, c’est d’essayer de re-raconter « Alien » tel que je m’en souviens aujourd’hui, avec ce décalage du temps : sur quoi mettre l’accent ? J’ai écrit cette espèce de long monologue à peu près dans l’ordre, et assez vite. Il y avait comme une urgence à écrire ce texte : il fallait que je garde en mémoire le plus de scènes possible. Pour « Les oiseaux », nous avions décidé de travailler sur la question de la peur, du lien entre la peur et ce film quasiment d’horreur, mais ça ne marchait pas tant que ça. Après, c’est un long chemin entre le moment où on écrit des phrases et le moment où on se dit que ça commence à venir. Là, ce fut assez long de trouver le chemin de cette espèce d’argumentation. Au bout d’un moment, quelque chose apparaît dans l’écriture. L’idée c’est d’écrire jusqu’à ce qu’apparaisse une ligne ou une thématique. C’est dans l’écriture que, petit à petit, je vais découvrir comment raconter l’histoire.

 

P.R. Dans le cas des « Oiseaux », le thème selon lequel rien n’a jamais la saveur de la première fois n’était donc pas préconçu ?

 

O. R. Non. Ce thème du lien entre le plaisir et la répétition est vraiment apparu dans le travail. Quand j’ai commencé à écrire, j’ai essayé de me souvenir des premières fois où j’ai vu le film et, petit à petit, j’ai essayé de voir ce que raconte cette histoire : revoir un film qu’on connaît et pourtant ne pas revoir le même film… Cette question m’intéressait : je savais déjà que j’écrivais pour le collectif ildi !eldi, c’est-à-dire pour un homme et une femme, un couple. Par rapport à l’idée de couple, ça m’intéressait aussi d’essayer d’introduire, dans les textes, des éléments qui parlent du couple. Chaque texte pose et reconduit cette question : qu’est-ce qu’un couple ? Comment fait-on pour devenir un couple ? Pour le rester ? À quelles conditions reste-t-on ensemble ? Que signifie être ensemble un an, deux ans, dix ans ?

 

P. R. Vous avez évoqué la notion de décalage : est-elle au cœur de votre esthétique ?

 

O. R. En tout cas, l’objectif, en choisissant des films très populaires, est de les prendre un peu à revers. Ne pas simplement être dans un résumé du film – ce qui n’aurait pas beaucoup d’intérêt – ou dans une analyse de cinéphile. L’objectif était de faire un pas de côté, de trouver un angle, éventuellement humoristique, qui déplace le rapport qu’on a à ces films et raconte comment ils nous interpellent. Le décalage fait un peu partie du travail que je fais par ailleurs. Je pense que la littérature sert quand même à dépasser les lieux communs, à essayer de penser un peu autrement… Et pour penser un peu autrement, il faut utiliser la langue un peu autrement… Rien que ça ! (Sourire)

 

P. R. Le style de chaque opus est très différent. Cela naît-il également au cours du travail ou avez-vous une idée au départ ?

 

O. R. Ça dépend. Pour « Alien », il y avait ce phrasé à la fois saccadé et avec des phrases très longues, parce qu’il fallait raconter l’histoire du début à la fin le plus vite possible. Le texte a pris cette forme-là et ça a fonctionné : cette forme s’est très vite imposée à moi. Pour « Les oiseaux », le trajet fut beaucoup plus sinueux. Le résultat n’est pas inattendu, mais est arrivé petit à petit en écrivant. Ce qui est intéressant dans « Les oiseaux », c’est qu’il y a certaines personnes à qui ce film fait peur et d’autres non. Tout dépend évidemment de qui on est, de notre histoire. Et j’avais envie, à un moment, de sortir de l’écran pour raconter que si on a peur c’est parce qu’on croit qu’une chose pareille peut nous arriver. C’est ça le ressort de la peur : se dire qu’il y a quelque chose de possible dans cette histoire impossible. Ce n’est pas que je j’avais prévu, je l’ai trouvé dans l’écriture. Petit à petit en travaillant sur le texte on voit les idées se dérouler, cheminer, et on essaye de faire en sorte qu’elles aient une logique. Là c’était vraiment un travail de logique avec des choses qui théoriquement ne vont pas très bien ensemble : le début où la narratrice a l’impression de voir le mauvais film, et la fin où elle se barricade chez elle pour le revoir – a priori ça n’a rien à voir. Le travail de l’écriture est aussi de mettre en lien des éléments qui paraissent être des arguments complètement différents. On a une espèce de pâte entre les mains qu’il faut modeler jusqu’à ce qu’elle prenne la forme qui est la plus juste, la plus accomplie. Ça prend beaucoup de temps. « Bambi » et « Le livre de la jungle », je les ai vus avec ildi !eldi. Je voulais écrire sur « Bambi » et en le revoyant, nous n’étions pas très convaincus. À part l’histoire de la mort de la mère, je n’avais pas grand-chose à raconter. Nous voulions absolument prendre un dessin animé de Walt Disney parce que ce sont des films que l’on voit enfant, et qui vont susciter des tas de faux souvenirs… Du coup on a regardé « Le livre de la jungle », et nous avons décidé que le spectacle porterait dessus. Sauf que j’ai commencé à écrire, et pour une raison mystérieuse, c’est d’abord « Bambi » qui a surgi. Comme je savais qu’il fallait aussi que je parle du « Livre de la jungle » j’ai écrit sur « Bambi » et au lieu d’effacer le processus, j’ai essayé de trouver un moyen de passer de l’un à l’autre.

 

P. R. Avec l’idée que « Bambi » est déjà une histoire calamiteuse, mais qu’à côté du « Livre de la jungle », c’est une rigolade !

 

O. R. C’est ça : l’idée qu’il s’agit d’histoires de tragédies terribles. Cette idée assez décalée de films qui, en fait, racontent des désastres. C’était plus drôle encore sur « Le livre de la jungle » qui est vraiment assez joyeux. Au départ l’idée c’est de raconter que « Le livre de la jungle » est l’histoire d’un enfant qui ne cesse d’être abandonné. On veut nous faire croire que c’est drôle et en fait pas du tout !

 

P. R. Vous avez revu les films avant de commencer votre travail. Est-ce qu’en cours d’écriture, vous les revoyez encore ou vous vous l’interdisez ?

 

O. R. Non. C’est la question du document : quand il prend trop de place, il empêche de produire quelque chose à partir de lui. Je ne revois pas les films, pour les laisser se métamorphoser doucement dans mon esprit. C’est aussi ce qui m’intéresse : les métamorphoses qu’ils vont subir avec le temps.

 

P. R. Y compris, pour « Alien », les doutes sur l’ordre, la chronologie…

 

O. R. Ces doutes sont un peu joués aussi ! En fait on ne commet jamais d’erreur, au sens où il n’y a pas de vrai ou de faux. Il y a juste des chemins que l’on emprunte pour arriver à raconter quelque chose : ce n’est pas forcément les chemins que le film lui-même a empruntés. J’attache beaucoup d’importance à la liberté qu’on peut avoir par rapport à un film, tout en respectant ce qu’il raconte. Accepter la chronologie liée à l’écriture, aux souvenirs, qui n’est pas la même que celle du film. Il y avait déjà ça dans « Ils ne sont pour rien dans mes larmes » : je demandais aux gens de raconter une scène qui les avait frappés et j’essayais de déployer le texte par rapport à cette scène. Et parfois c’était surprenant : une femme m’a parlé d’une scène qui dure à peine trois secondes dans le film ! Quand elle en parlait, j’avais l’impression que ça durait très longtemps et quand j’ai vu le film j’ai été extrêmement surprise : ça durait un plan. Je trouve ces distorsions intéressantes. Demander aux gens de raconter une scène de film dont ils se souvenaient, c’était aussi pour qu’ils aient un point d’accroche. Parfois, les gens résumaient le film, parfois ils parlaient d’une scène ou de la projection dont ils se souvenaient pour telle ou telle raison… Ce qui m’intéressait c’était de voir à quel endroit les gens s’accrochent à un film : par certaines images mais aussi par le contexte dans lequel ils l’ont vu. Tout ça entre en jeu dans le souvenir qui va se forger du film.

 

P. R. Dans ces différentes formes, théâtre, écriture… est-ce que vous vous inscrivez dans une lignée d’écrivains ? Avez-vous des références ?

 

O. R. Je pense que c’est davantage le cinéma lui-même qui m’intéresse. Après il y a des choses amusantes, comme le livre de Tanguy Viel (« Cinéma »), qui est comme une réécriture d’un film de Mankiewicz « Sleuth » (« Le limier »). Mais là c’est un exercice assez formel. En fait, ce que je voulais faire, ce n’est pas tellement réécrire le film mais plutôt travailler sur les répercussions que le cinéma peut avoir sur nos vies. Passer du cinéma à l’écriture n’est pas un exercice de style, c’est un enjeu littéraire : essayer de raconter autrement, par exemple les images traumatisantes qui nous habitent. Ça entrait dans le cadre d’un projet plus large qui consiste à penser que la fiction est le réel et que le réel est la fiction : on ne peut pas faire comme s’il y avait d’un côté le réel et de l’autre la fiction. Nos souvenirs réels sont composés d’images fictives. Le cinéma participe autant de nos vies que certains épisodes réellement vécus. Cette question m’intéresse : ça raconte aussi quelque chose sur l’art et la place de l’art dans nos vies. Cela participe d’un projet, je ne sais pas si on peut dire politique, qui consiste à réhabiliter l’art. L’art n’est pas juste quelque chose de gratuit, consommé comme un luxe en plus qui permet d’oublier notre existence. L’art nous occupe à tout moment parce qu’il entre en nous de plein de manières différentes. Il joue un rôle considérable dans la manière dont on pense, dont on se déplace, dont on vit. Il y avait cette envie d’aller chercher cet endroit où la fiction devient réelle. Je pense qu’on pourrait le faire aussi pour les livres, mais le livre est un objet plus élitiste et j’avais envie de travailler sur un art populaire.

 

P. R. Ce projet, vous avez des idées pour le poursuivre ?

 

O. R. Comme mon éditeur a eu envie de publier ces textes, il a fallu que je repense un peu l’objet. Ce n’est pas tout à fait la même chose d’écrire des spectacles et d’écrire un livre. D’où la nécessité de travailler sur les liens entre les trois textes, de retisser un fil commun entre eux, autour de la famille, de la mémoire, du couple… Essayer de parler de l’un dans l’autre. C’était assez intéressant à faire. Je ne voulais pas juste juxtaposer trois textes mais créer un effet de série. Avec le collectif ildi !eldi, nous allons continuer ce projet avec d’autres films. Pour l’instant il en existe trois, et l’idée c’est, à terme, d’en avoir six. Ce qui les intéresse aussi c’est de penser ces textes en série : essayer de ne pas trop les montrer séparément, en présenter au moins deux ensemble. Suivant celui qu’on met avec l’autre, le sens change un peu : ce n’est pas du tout pareil de voir « Les larmes » avec « Alien » ou « Alien » avec « Les oiseaux ». À chaque fois, ça reconstruit un objet un peu différent.

 

P. R. Savoir que vous écrivez pour des comédiens en particulier joue-t-il un rôle dans votre écriture ?

 

O. R. J’essaie de ne pas trop y penser et même temps, je vois comment ils sont, qui ils sont… Il a quand même, qu’on le veuille ou non, des éléments qui interfèrent un peu dans l’écriture. D’autant que quand on voit les films on en discute après… Ça fait partie du travail d’écrire pour eux. Et si en plus le texte ne devient pas un livre c’est aussi intéressant d’avoir à l’esprit leurs voix, leurs corps, leur manière de bouger, de jouer.

 

P. R. Vous choisissez donc les films avec eux, vous les voyez, vous écrivez, et après ?

 

O. R. Après je leur donne le texte, ils commencent à le lire, à le travailler. Il a pu arriver, suite à une première répétition qu’ils m’aient montrée, qu’on se rende compte que quelque chose ne marchait pas et qu’il faille que je réécrive un peu. Après ils répartissent la parole, ils coupent aussi, beaucoup… Mais pour l’instant je ne me suis jamais sentie trahie : c’est toujours assez proche de l’esprit de mes textes. Leur adaptation des « Larmes » par exemple, c’est tellement proche que c’est presque encore plus obsessionnel que mon texte ! C’est drôle parce que j’écris beaucoup de textes obsessionnels mais à ce point-là ! Ils sont encore pires que moi !

 

P. R. Il n’y a aucun passage que vous regrettez de voir coupé ?

 

O. R. Je ne regarde pas précisément. Parfois oui : par exemple ils ont enlevé tout un passage sur Sigourney Weaver qui a vieilli… Je trouvais assez beau le fait qu’un visage se transforme, mais je pense qu’ils ont estimé que ce n’était pas nécessaire. Il y a aussi la logique de la scène, une efficacité qui est particulière. Dans un texte écrit on peut se permettre des tas de choses qui sont non efficaces. Sur scène aussi, bien sûr, mais il ne faut pas perdre le spectateur. Pour un livre, les gens ont plus de temps. Sur scène, on est obligé, de temps en temps, d’aller plus vite. En plus c’est vrai que ma pensée est très sinueuse : il faut être prêt à l’accepter. C’est peut-être important, de temps en temps, d’être un petit peu plus rapide. Ce que j’essaie de faire, c’est écouter et voir si je reconnais la vibration de mon texte. J’ai déjà eu des expériences de gens qui coupent et ça ne marche plus. Tout ce qui est important a été enlevé, c’est terrible : on a enlevé les articulations… Ildi !eldi, au contraire, est très attentif à l’articulation de la pensée. C’est très important de suivre une logique, même si c’est une logique délirante ! Ils coupent, mais j’entends quand même le rythme du phrasé.

 

P. R. Quelle spectatrice êtes-vous quand vous voyez le spectacle fini ? Vous découvrez autre chose ?

 

O. R. C’est entre les deux. J’ai revu « Alien » récemment et c’est vrai que le fait de se partager la parole, par exemple, change complètement le rapport à l’humour : l’humour n’est pas au même endroit. Ce qui est drôle c’est de les voir, de se dire que c’est la quarantième fois qu’ils vont voir le film et s’engueuler, alors que ce qui est drôle dans le texte, c’est plutôt le côté soliloque. On est ailleurs : je trouve ça réjouissant de voir comment le texte est complètement réinvesti. Après, ce qui m’amuse c’est de redécouvrir ce que j’ai écrit. Parfois je me dis : « Comment ai-je pu écrire un truc pareil ? » Je ne m’en rends pas compte en l’écrivant. Je ne suis pas spécialement folle ou marginale, mais en écoutant ces textes dans la bouche d’autres, je me dis qu’il y a quand même une sorte de folie. C’est comme une découverte : j’ai l’impression de découvrir quelqu’un qui pense et qui n’est pas moi. Je reconnais le texte même s’il m’est un peu étranger : c’est assez réjouissant.

 

Propos recueillis par Alexia Kalantzis et Yann Albert en mai 2016.

 

« Ils ne sont pour rien dans mes larmes », Collection Minimales/Verticales, Éditions Gallimard, 2012.

« Toutes les femmes sont des aliens », Collection Minimales/Verticales, Éditions Gallimard, 2016.

 

Please reload

  • w-facebook
  • Twitter Social Icon