Jouer à l’âge adulte, une clé pour s’épanouir au quotidien

Soit vous affirmez qu’il faudrait bannir tout enseignement en maternelle pour laisser les enfants jouer, soit vous affirmez qu’il faut les préparer dès le plus jeune âge à l’école. C’est pourtant une vision bien réductrice, estime Niklas Pramling, professeur de pédagogie à l’Université de Göteborg.

« Le métier d’enseignant en maternelle, c’est une somme de facettes : il y a le jeu, il y a la transmission, il y a la relation d’accompagnement. Rien n’a vocation à passer au second plan. Réussir, c’est comprendre que l’enseignement ne se limite pas à transmettre passivement un savoir, souligne-t-il.

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Ces dernières années, il a mené un projet de recherche sur l’apprentissage par le jeu, en partenariat avec des enseignants de maternelle et des chercheurs venus de plusieurs universités.

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« Nous connaissons encore trop mal la puissance de transformation du jeu. Notre objectif, c’est de comprendre comment l’apprentissage survient dans l’activité ludique, sans que la dimension de jeu disparaisse pour autant.

Niklas Pramling insiste : le jeu a une place centrale en maternelle. Il donne du sens aux mots et aux idées. Un mot comme “reçu”, pris isolément, reste abstrait. Mais lorsqu’un enfant l’utilise dans un jeu de rôle, tout devient limpide : le terme prend vie, s’ancre dans une expérience partagée.

Les bénéfices du jeu ne s’arrêtent pas là. Les enfants deviennent acteurs, expérimentent, manipulent. Ils saisissent la différence entre grand et petit en comparant directement des objets concrets. Le jeu stimule aussi l’imagination : il ouvre la voie à des mondes possibles, à la capacité de voir autrement, de comprendre ce qui nous entoure.

N’hésitez pas à intervenir au cœur du jeu

En 2018, l’Institut de recherche scolaire a passé en revue les études sur le sujet : le personnel de maternelle joue un rôle décisif dans le développement des aptitudes sociales des jeunes enfants. Mais pour cela, il faut agir, exercer un véritable leadership, et savoir installer un cadre propice au jeu. L’étude pointe trois leviers qui favorisent cet épanouissement :

  • Gérer et organiser : le personnel planifie, structure, pose un cadre pour le jeu
  • Participer activement : les adultes guident, enrichissent, accompagnent le jeu
  • Observer et analyser : par l’observation, ils affinent leur compréhension des enfants et de la dynamique du groupe

Si cette étude a vu le jour, c’est que les enseignants de maternelle réclamaient des outils concrets. D’autres recherches montraient déjà que beaucoup hésitaient à entrer dans les jeux des enfants, souvent par crainte de “casser” l’élan ludique. Résultat : certains préféraient rester en retrait, note Karolina Fredriksson, cheffe de projet à l’Institut de recherche scolaire.

Source : Aperçu de la recherche « Soutenir et stimuler les capacités sociales des enfants par le jeu »

Pour Niklas Pramling, il n’y a pas d’opposition : en maternelle, apprentissage et jeu sont indissociables.

, Dans notre étude, nous parlons de pédagogie “sensible au jeu”. Cela veut dire imaginer des situations où les enfants inventent de nouvelles règles, de nouveaux rôles, tout en découvrant, en expérimentant. L’essentiel, c’est cette oscillation entre le “comme si” (l’imaginaire) et le réel, entre le jeu et l’apprentissage.

Prenons un exemple : un jeu où un “voleur de lettres” fait disparaître une lettre d’un nom ou d’un mot. Soudain, l’enfant se demande : que devient mon prénom si on enlève une lettre ? Voilà une occasion d’apprendre les lettres tout en s’amusant. Même ceux qui ne savent pas encore épeler peuvent participer, puisque tout le monde joue à faire semblant.

Pour stimuler l’apprentissage, les adultes peuvent aussi enrichir le jeu en apportant des objets ou des idées auxquels les enfants n’auraient pas pensé. Ils deviennent alors co-acteurs, pas seulement garants du savoir. Par exemple, une lettre mystérieuse arrive à l’école maternelle : les enfants doivent relever un défi, comme rassembler dix objets allongés avant de passer à la suite du jeu.

Au quotidien, cela donne des situations concrètes : “Qu’est-ce qu’un objet oblong ?” “Comment en réunir dix ?” Ces défis, ancrés dans le réel, stimulent la curiosité et la réflexion.

En revanche, une pédagogie trop proche de l’école élémentaire ne permet pas aux tout-petits de progresser davantage, martèle Niklas Pramling. Les études convergent : l’apprentissage passe d’abord par la participation active.

Le jeu, creuset des liens sociaux

Vouloir que les enfants apprennent plus tôt ne signifie pas transformer la maternelle en salle de classe. La littérature scientifique est sans ambiguïté. Une étude américaine a analysé le tournant “scolaire” des jardins d’enfants aux États-Unis : les enfants progressent mieux lorsqu’ils sont acteurs que lorsqu’ils reçoivent passivement l’information.

Le jeu, c’est aussi un tremplin pour apprendre à interagir avec les autres. L’Institut de recherche scolaire l’a confirmé en compilant une quinzaine d’études suédoises et internationales, sélectionnées parmi un millier de résumés : le jeu permet de renforcer les compétences sociales des enfants. Les enseignants peuvent, par le jeu, aider les enfants à progresser dans leurs relations aux autres.

« Il existe une abondance de travaux qui le démontrent : le jeu favorise l’inclusion, l’ouverture, la confiance. Les enfants réservés, ceux qui se chamaillent, ceux qui n’osent pas parler, voilà des situations où l’enseignement classique atteint vite ses limites, alors que le jeu, lui, peut faire bouger les lignes », explique Ingrid Engdahl, maître de conférences à l’Université de Stockholm et co-autrice de la synthèse de recherche.

Préparer et accompagner le jeu

Mais rien de tout cela n’arrive par magie. L’analyse des recherches le répète : il faut une structure, un adulte formé, qui comprend le sens du jeu. À l’inverse, des éducateurs qui ignorent la perspective des enfants risquent de provoquer, sans le vouloir, des situations d’exclusion ou de malaise, voire des tensions dans le groupe.

« Nous avons cherché à comprendre ce que font les professionnels qui parviennent à faire du jeu un levier pour les compétences sociales. Trois grandes postures ressortent : ils orchestrent le jeu, en fixant un cadre et une progression ; ils participent, parfois en retrait, parfois en s’impliquant ; et ils observent, puis réfléchissent à ce qui se joue. »

Ce type d’approche suppose que les adultes restent attentifs aux centres d’intérêt des enfants, sans jamais quitter complètement le terrain du jeu. Ils saisissent les opportunités, ajustent leur intervention. Reste que cela peut s’opposer à la notion de “jeu libre”, longtemps mise en avant dans les écoles maternelles. Mais ni Niklas Pramling, ni Ingrid Engdahl ne la rejettent totalement.

« Il faut préserver de larges plages de jeu initiées par les enfants. Mais il y a cette idée reçue : si les enfants jouent, les adultes peuvent se mettre en retrait. Or, l’école maternelle est un environnement pensé pour l’apprentissage et le développement. L’enjeu, c’est de proposer des situations nouvelles, d’ouvrir d’autres horizons. Cela se fait souvent par le jeu et l’exploration. Le jeu peut être structuré, c’est même ce que préconise le programme, souligne Ingrid Engdahl.

Repenser la notion de “jeu libre”

Le terme “jeu libre” est devenu un sésame, mais bien peu s’interrogent sur ce qu’est réellement le jeu, estime Niklas Pramling.

, Le jeu n’est jamais complètement libre. Il suppose déjà des expériences partagées. Si un groupe d’enfants joue une histoire inspirée d’un film, ceux qui ne l’ont pas vu se retrouvent en dehors. Parfois, le personnel intervient, parfois non. Mais la liberté ne réside pas dans l’absence de l’adulte.

En réalité, tous les jeux ne sont pas bienveillants ou épanouissants pour tous. Certains enfants sont systématiquement assignés à des rôles dévalorisants, ou exclus. Un exemple tiré d’une étude de Niklas Pramling : un enfant relégué au rôle de “petit frère qui n’est pas encore né”.

Lui-même propose d’abandonner la notion de “jeu libre” pour parler simplement de jeu.

« Ce qui compte, c’est la capacité de l’école maternelle à créer un environnement où adultes et enfants peuvent, ensemble, explorer des pistes inattendues, inventer, déplacer les frontières du quotidien. »

L’enseignement réactif au jeu : une nouvelle voie

Le projet « apprentissage et jeu » s’appuie sur une collaboration entre universités, écoles et crèches, afin de concevoir une pédagogie fondée sur le jeu en maternelle.

« Nous voulons créer de nouvelles connaissances sur la manière de concevoir une approche pédagogique où jeu et apprentissage avancent main dans la main », explique Niklas Pramling, professeur à l’Université de Göteborg et coordinateur du projet.

Ce travail s’ancre dans la pratique : le personnel de maternelle rejoue des situations filmées, échange avec les chercheurs, participe à des analyses collectives, puis affine ses pratiques lors de séminaires avec d’autres professionnels.

L’un des aboutissements de cette recherche, c’est la notion d’enseignement “sensible au jeu” que Pramling souhaite diffuser. Il s’agit de proposer des situations où les enfants développent de nouveaux jeux, de nouveaux rôles, tout en découvrant des savoirs qui dépassent le simple cadre ludique.

Source : « Enseignement réactif au jeu en préscolaire ». Recherche sur l’enseignement et l’apprentissage, vol. 7, no 1, 2019.

Texte : Lotta Nylander pour exploration.se

Dans la salle de jeux, sur le tapis ou dans la cour, mille mondes s’inventent chaque jour. Et c’est peut-être là, dans le désordre joyeux du jeu, que se cachent les plus belles promesses d’apprentissage et de vivre-ensemble.

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