Mettre fin au RSA : les démarches à connaître pour arrêter

Rapport de la conférence

Conférence RSA, Washington, 25-28 mai 2000.

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Bibliographique

Brigitte Mral, Mats Landqvist, Gudrun Weiner, Maria Wolrath-Söderberg.

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Rhetorica Scandinavica 15 (2000), p. 70-75.

Annonce****0 Le rapport

La Rhetoric Society of America, plus connue sous le nom de RSA, rassemble depuis 1968 enseignants et chercheurs en rhétorique venus de tout le pays. L’organisation, qui compte aujourd’hui près de 700 membres, a pour ambition de fédérer les disciplines et de diffuser les avancées du domaine. Son objectif : cartographier les territoires de la rhétorique, stimuler la recherche sur les zones encore inexplorées, expérimenter de nouvelles approches pédagogiques, encourager la collaboration et offrir des espaces d’échange, qu’il s’agisse de conférences, de bulletins ou de rapports spécialisés.

En mai, la 19e édition de la conférence RSA s’est tenue à Washington D.C., sur le thème « Professing Rhetoric ». Pendant quatre jours, les participants pouvaient choisir parmi une centaine d’ateliers et près de 300 interventions, un foisonnement d’idées et de débats, préparé en amont grâce à la mise en ligne de tous les résumés dès un mois avant l’événement. Les quatre délégués suédois présents ont ainsi pu s’orienter avec discernement au sein de ce vaste programme. Comme souvent dans ce type de rencontre, la diversité était de mise, mais certaines tendances se sont clairement dégagées.

Voici les moments marquants et questionnements qui nous ont particulièrement interpellés au fil des sessions :

La question de l’analyse rhétorique et de l’apprentissage d’une approche critique des discours a occupé une place de choix, notamment lors de sessions comme « Critique rhétorique et premier cycle » et « Initiatives du programme d’études ». Mark Gellis (Université de Kettering) a défendu la nécessité d’élargir la critique rhétorique à toute méthode d’analyse des symboles, estimant que tout texte, littéraire ou non, peut être examiné sous l’angle rhétorique. Selon lui, il ne suffit pas de s’attarder sur l’intention, il faut aussi considérer tous les effets imprévus d’un acte rhétorique. Cette approche a ouvert la discussion, notamment sur la frontière entre analyse rhétorique, théories du discours et études culturelles, ainsi que sur la place centrale de l’éthique dans ces débats.

Alice Gillam et Jami Carlacio (Université du Wisconsin-Milwaukee) ont abordé la notion de « vertu » dans le leadership rhétorique : peut-on vraiment enseigner la vertu ? Leur réponse : on ne transmet pas une posture morale, mais il est possible de faire émerger des valeurs telles que le respect, la tolérance, l’équité et la responsabilité, à condition de les incarner de façon crédible. L’éthique s’impose alors comme le cœur même de la rhétorique, un constat classique, mais toujours d’actualité. Beth Bennet (Université de l’Alabama) a rappelé que responsabilité éthique et efficacité rhétorique vont de pair : une rhétorique respectueuse de l’éthique est aussi la plus persuasive. Sa réflexion a naturellement dérivé vers la question de l’abus de rhétorique. Nancy Christiansen (Université Brigham Young) a poussé la réflexion autour de l’argumentation et du rôle de l’enseignant, s’exprimant sans détour : « Nous ne voulons pas plus d’Hitler ».

Le rôle des femmes dans la rhétorique a fait l’objet d’une série d’ateliers, avec des thématiques comme « Recovering Women’s Rhetoric in Private and Public Spaces », « Female Rhetors of the Far Right » ou « Professing Activism : Rhetoric, Gender and Labor ». Le débat n’a pas tant porté sur les grands enjeux théoriques mais plutôt sur la recherche autour des archives et des parcours individuels. Patricia Bizell, conférencière principale, a toutefois élargi la perspective en plaidant pour une prise en compte plus assumée de l’émotion dans la recherche académique. Selon elle, intégrer le corps, l’âme et les sentiments du chercheur enrichit la démarche scientifique, tout comme l’étude des objets de recherche issus de groupes marginalisés. Bizell parle de « méthode hybride » : une articulation entre l’approche empirique classique et la prise en compte explicite des intérêts du chercheur. Reste que les apports de cette posture antiobjectiviste, au-delà de l’herméneutique traditionnelle, restent à clarifier.

Parmi les ateliers qui ont marqué les esprits, celui sur la tragédie et le deuil dans l’espace public s’est distingué. Eve Wiederholt (Université de Chicago) a souligné à quel point les catastrophes soudent la société, mais aussi comment les médias privilégient un récit univoque autour du chagrin collectif. Il arrive que tout un pays, ou même le « monde entier », soit présenté comme endeuillé à la suite d’un accident, quitte à en faire trop. Kristen Hoerl (Université du Texas-Austin) a illustré cette dérive avec la tuerie du lycée Columbine : les médias ont occulté les causes sous-jacentes pour imposer une empathie nationale. Dans cette dynamique, les voix marginalisées, élèves exclus, victimes de harcèlement, ont été tues, voire diabolisées. L’ordre du deuil collectif impose une fiction : la nation, unie dans la douleur, s’identifie aux innocents, tandis que les autres sont relégués au silence.

Un éclairage historique a été apporté par Andrew Gooding (Université Marshall) à travers son intervention sur les blessures nationales et la mémoire des guerres américaines, intitulée « In Splendid Forgetfulness : The Unknown Soldier and the Memory of World War ». La tradition des statues commémoratives, longtemps centrale à Washington, a fini par lasser. Jugées lugubres ou déconnectées, ces œuvres ont été remplacées par des « monuments vivants », écoles, hôpitaux, bâtiments publics baptisés en mémoire des soldats. Cette évolution traduit la volonté de lier mémoire, utilité sociale et conscience historique, tout en insufflant une fierté collective.

La question du changement social a été abordée sous l’angle de la rhétorique « consultative » versus « adaptative ». Deborah Gassman et Richard Stockton (College of New Jersey) ont opposé la première, véhémente et indignée, à l’image du prophète Jérémie,, à la seconde, plus conciliante. Leur analyse de deux situations dans l’Amérique des années 1820, celle des femmes blanches et celle des Indiens d’Amérique, révèle qu’une indignation morale ne débouche pas systématiquement sur des avancées concrètes. La rhétorique consultative, employée pour défendre les droits des Indiens, n’a eu que peu d’effet, là où la stratégie adaptative a permis de faire évoluer la condition des femmes. Aujourd’hui, un ton plus subtil et nuancé semble parfois mieux accompagner le changement.

Les sophistes, figures classiques, ont également été revisités. Le séminaire « Voyages, masques et concours : les sophistes refigurés » a permis à John Muckelbauer (Université d’État de Pennsylvanie) de rappeler que la recherche contemporaine reste prisonnière du regard de Platon sur les sophistes. Trois dialogues, Phèdre, Gorgias, Protagoras, servent de référence, mais le dialogue Sophiste, plus complexe et obscur, reste trop peu investi. Muckelbauer invite à abandonner ce cadre pour relire les textes originaux, en s’affranchissant des antagonismes hérités. C’est à ce prix que de nouvelles lectures deviennent possibles.

Les pistes alternatives pour la recherche rhétorique ont été nombreuses. Elizabeth C. Britt (Université Northeastern), avec « Toward a Cultural Rhetoric: A Call for Multi-Sitted Ethnography », a plaidé pour une ouverture de la rhétorique vers d’autres disciplines, en particulier dans l’enseignement supérieur. L’ethnographie multisite, importée de l’anthropologie, s’invite désormais dans la recherche rhétorique pour étudier, par exemple, le rôle du discours dans la formation des systèmes culturels. Suivre un objet, un conflit ou un processus particulier, voilà une démarche qui permet de croiser les angles et de mieux cerner la portée des artefacts rhétoriques.

Peter Goggin s’est penché sur la rhétorique hors d’Occident, évoquant les obstacles à l’étude des traditions asiatiques ou arabes. Selon lui, analyser d’autres cultures, c’est risquer de projeter son propre cadre de pensée, un écueil bien connu des anthropologues. L’étude de la rhétorique d’ailleurs passe donc par une compréhension fine des contextes sociaux, pour éviter le piège de la simple transposition ou du regard biaisé.

Autre intervention marquante, celle du linguiste-anthropologue William Hanks, spécialiste des textes mayas. Il a partagé son expérience de tri et de classification des documents officiels (pétitions, testaments, chroniques) comme informels (récits de rites), en s’appuyant sur des critères textuels, participants, temporalité, spatialité, modalités de témoignage. Ses recherches montrent que la rencontre entre la culture maya et l’Espagne a profondément transformé les genres textuels. Les écrits les plus représentatifs sont parfois le fruit de cette hybridation, rédigés par des auteurs bilingues, voire trilingues. Cette mixité façonne des textes où l’interaction culturelle est omniprésente.

Ralph Cintron (Université de l’Iowa) a illustré l’intérêt des études de la vie quotidienne dans une perspective rhétorique. À Chicago, il a comparé trois communautés en s’appuyant sur la méthode ethnographique : explorer les ressources matérielles, interroger les habitants sur leur travail, leur vision de la société, leurs aspirations. À la frontière entre recherche rhétorique et anthropologie urbaine, ce type d’étude interroge la pertinence des catégories disciplinaires traditionnelles.

Susan C. Jarrett (Université de Miami) a retracé l’évolution du quartier Over-the-Rhine à Cincinnati, passé en vingt ans d’une zone défavorisée à un secteur valorisé. En étudiant lettres, motions et protocoles, elle a analysé la façon dont les droits démocratiques ont été défendus, mais aussi comment la gentrification et la répartition des classes ont évolué. Cette « rhétorique de la géographie critique » ouvre de nouveaux terrains pour les chercheurs.

La pédagogie de la rhétorique et l’analyse des messages visuels ont également suscité un vif intérêt. Les images, films et assemblages texte/image sont désormais considérés comme des objets rhétoriques à part entière, même si cette conception n’allait pas de soi pour de nombreux participants issus des départements d’anglais, traditionnellement centrés sur le texte. L’analyse de texte et la formation à l’écriture occupent toujours une place prépondérante, avec des cours comme « Écriture rhétorique », « Études anglaises et rhétoriques », ou « Littérature et critique rhétorique ». Même les étudiants qui ne se destinent pas à l’anglais ou à la littérature doivent suivre ces cursus spécifiques.

Les sujets liés aux nouveaux médias, au journalisme ou à la communication orale n’ont été abordés qu’en marge. Cette répartition s’explique par la division historique de la rhétorique aux États-Unis. Le premier pôle, rattaché aux départements d’anglais sous le terme « Composition », se concentre sur l’analyse textuelle et l’interprétation, et domine les conférences. Le second, axé sur la parole politique, le journalisme ou la propagande, relève des études de communication et adopte une perspective plus positiviste. La coopération entre ces deux branches reste minoritaire, même au sein d’une même université. Un atelier, intitulé « Les spécialistes de la communication vocale et de la composition font-ils la même chose ? », a permis de constater que les différences tiennent surtout au public visé : les étudiants pour l’anglais/composition, les experts pour la communication vocale. Michael Halloran (Rensselaer Polytechnic Institute) a résumé la situation d’une formule lapidaire : « la rhétorique, c’est le beau-fils disgracié dans les deux familles disciplinaires ». Pourtant, la volonté de rapprochement était palpable lors de la conférence, chaque camp se sentant marginalisé dans son propre domaine. Un ennemi commun soude parfois plus que tout autre chose. Une table ronde finale, « Planifier stratégiquement pour l’avenir de la rhétorique », a permis de discuter des mesures concrètes, coordination des conférences, mutualisation des sites web, autant de pas vers une coopération qui, aussi évidente soit-elle, n’a rien de simple sur le terrain.

Ce séjour américain laisse une impression forte : la rhétorique y bénéficie d’un développement théorique et méthodologique d’une richesse inégalée, tandis que dans les pays nordiques, la discipline demeure plus éclatée, moins institutionnalisée. Mais cette diversité, loin d’être un handicap, oblige à la coopération. Là où les divisions creusent des fossés ailleurs, la pluralité des parcours et des structures impose naturellement le dialogue. Une leçon à méditer, alors que les frontières disciplinaires, elles aussi, sont toujours en mouvement.

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