Rencontre avec Matila Malliarakis

Décembre 2016

 

Diplômé du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique en 2010, Matila Malliarakis a notamment joué au cinéma dans « Hors les murs » de David Lambert. Au théâtre, il a incarné cet automne le rôle titre de « Anquetil tout seul » de Paul Fournel. Avec sa compagnie « Les Cabarettistes », il organise du 5 au 15 janvier prochains le festival « Au temps pour nous » au théâtre de l’Opprimé et dans divers lieux du 12ème arrondissement de Paris.

 

La Petite Revue. D’où est venue l’idée de ce festival ?

 

Matila Malliarakis. Vous connaissez l’expression d’Antoine Vitez, « une culture élitaire pour tous ». Dès qu’il s’agit de la culture, élitaire est un terme plutôt péjoratif, compris dans le sens « élitiste ». Le festival est un événement joyeux, festif, populaire, liant le divertissement et l’intelligence. L’idée de départ, c’est de faire se rencontrer des artistes de cabaret, de chanson, de musique, de danse et des chercheurs autour d’un thème qui nous concerne tous : le temps. Je voulais que cette question soit abordée sous différents angles, avec différentes opinions. Ce festival, c’est l’idée de donner à la sensibilité de chacun une porte ouverte sur le temps, que chacun puisse comprendre, par le corps ou par la tête, une manière de s’émanciper du temps, de prendre le temps à bras le corps. Un de mes professeurs, à qui je disais, si je n’avais pas fait un devoir, que « je n’avais pas eu le temps de le faire », répondait : « Si, vous avez eu le temps, mais vous l’avez pris pour faire autre chose. » Aujourd’hui, j’ai l’impression que nous avons besoin de prendre le temps de regarder le monde, les gens autour de nous, de discuter avec eux, de nous nourrir de ce que font les autres. Prendre le temps de ne rien faire, aussi. J’avais envie d’amener avec ma compagnie une petite pierre à cette réflexion-là : que fait-on avec le temps qu’on a ? C’est une manière de s’engager dans le monde, d’offrir ce temps-là pour réfléchir. Jean-Luc Godard disait : « Quand on n’a pas le temps, c’est là qu’il faut le prendre » : je crois que nous sommes dans une époque où on ne prend plus le temps. Je le vois même avec les rythmes scolaires : ils sont exactement calés sur le rythme de travail des parents. Quand les parents rentrent le soir, ils sont épuisés, ils n’ont plus la force morale de réfléchir à leur rôle au sein de la communauté, à leur citoyenneté. C’est aussi une question plus intime : comme je cours après le temps (parce que je m’organise mal et que j’ai beaucoup à faire) j’ai décidé d’ancrer cette question dans mon propre travail ! « Au temps pour nous » signifie aussi que c’est à nous de prendre ce temps-là : personne ne nous le donnera.

 

P. R. Le festival comprend plus de trente manifestations. Comment avez-vous choisi les artistes qui vont y participer ?

 

M. M. Je souhaitais une diversité de formes et d’intervenants. Etienne Klein par exemple, qui fera une conférence, est un physicien éminemment cultivé et intelligent. Sa générosité est hors norme : il a envie de transmettre, de donner aux autres. Tout le festival participe de ce souhait de transmission, de partage et d’échange entre artistes, penseurs et spectateurs. Nous souhaitions aussi, grâce aux aides financières, pratiquer des tarifs modiques. Grâce au soutien de la Mairie du 12ème arrondissement, nous réaliserons des lectures et des ateliers gratuits. Nous travaillons sur l’ensemble de l’arrondissement. C’est un festival nomade : je pense que cela contribue à son aspect « populaire » : nous allons vers les spectateurs, dans des lieux qui ne sont pas forcément dédiés à la culture. Par exemple nous allons faire un atelier de cuisine dans le café associatif de la commune libre d’Aligre. À ma grande surprise, les participants n’ont pas été difficiles à convaincre : une fois expliqué le projet de ce festival, ils ont très vite accepté. Après, c’est une question d’organisation !

 

P. R. Comment est conçu le déroulement de ces journées ?

 

M. M. Nous ouvrons le festival en invitant des amis du métier : des gens du théâtre, de la chanson, des parrains qui sont venus voir notre compagnie et nous ont aidés. Juste avant, il y a une création de notre compagnie, « Du temps dans les oreilles ». C’est une conférence sur la musique, quelque chose de plutôt intellectuel mais sous une forme théâtralisée, chantée. Les jours suivants, il y aura une alternance de conférences théâtralisées, de concerts et de théâtre, ainsi que des ateliers et des lectures dans les lieux partenaires. Le dernier soir, nous réunissons tous les participants, les élèves de l’école Acte 21(des personnes en situation de handicap avec qui on crée un petit cabaret d’une demi-heure) et les spectateurs ayant suivi les ateliers de danse et de théâtre qui viendront avec un texte, une chanson ou une idée qu’ils ont envie de partager sur cette question du temps. Cela fonctionne comme une sorte de colloque : le dernier soir c’est un peu le rendu, dans un esprit festif. Les trois spectacles sur les cabarets de la rive gauche créés avec ma compagnie « Les Cabarettistes » (« Prenez pas les morts pour des cons », « Les galops du cheval d’or » et « Les plus inconnus des auteurs, compositeurs, interprètes connus ») sont également programmés.

 

P. R. Qui sont vos partenaires ?

 

M. M. La Mairie du 12ème arrondissement, le théâtre de l’Opprimé, le théâtre de l’Aquarium, la Maison des Associations du 12ème, le Théâtre 12, le café d’Aligre, Acte 21 et la bibliothèque Diderot. « Les Cabarettistes » sont producteurs de l’événement.

 

P. R. Cet automne, vous avez joué Jacques Anquetil dans « Anquetil tout seul ». Comment avez-vous travaillé ce rôle ?

 

M. M. En lisant tout ce que je pouvais trouver sur lui. C’est un personnage atypique qui n’a pas été très valorisé de son vivant. Malgré tout, il a passionné nombre d’écrivains. Ensuite j’ai rencontré sa femme, sa fille Sophie, j’ai regardé des images d’archives. Ce qui m’intéressait physiquement, c’était de retrouver sa manière de pédaler. À l’époque, quand il arrive sur sa machine, il fait peur, il n’a rien d’humain. Je me suis dit que c’était important de retrouver ça. Après, ni Roland [Guenoun, le metteur en scène] ni moi ne souhaitions faire du mimétisme : le plus important, c’était d’être fidèle à l’esprit libertaire de Jacques Anquetil. En même temps, il était très fédérateur. C’était un homme d’une grande honnêteté. Je pense qu’il a très mal joué avec le public, parce qu’il estimait que ce n’était pas son rôle, mais avec ses adversaires, psychologiquement, il a été très bon. Philippe Brunel, journaliste à l’Équipe, me racontait la différence entre Armstrong et Anquetil : le premier, face à un adversaire dans une côte et potentiellement en difficulté, va faire croire qu’il n’en peut plus alors qu’il a encore de la réserve. Anquetil, lui, ne laisse rien paraître, fait croire que tout va bien, alors qu’il est vraiment au bout de ses forces. Par ailleurs, c’était quelqu’un de fidèle en amitié et de généreux avec l’argent. Il savait qui il fallait payer au bon moment : quand il s’agissait d’arroser ses camarades, il le faisait très généreusement.

 

P. R. C’est de la générosité ou de la stratégie ?

 

M. M. C’est de la stratégie mais il n’était pas le seul à le faire. Anquetil n’a pas inventé les règles, il a repris le modèle de Copi : Paul Fournel évoque dans son livre la négociation financière entre deux coureurs pour que l’un se laisse dépasser par l’autre. Le peloton est un monde à part. Il y existe une politique qu’on ignore : les contrats se passent là. Tout s’y négocie pendant la course – et ça, on ne le saura jamais. Le peloton obéit à ses propres règles : il peut même se liguer contre un coureur.

 

P. R. Avez-vous hésité, durant les répétitions, sur l’image que vous vouliez donner d’Anquetil ?

 

M. M. Oui. Anquetil a beaucoup de facettes. Il y a peu d’images d’Anquetil dans la vraie vie, mais quand on le voit en interview, il est très engoncé, figé, mal à l’aise devant les caméras. Il a l’image très froide de quelqu’un d’acerbe, de cassant. Sur le vélo c’est autre chose : il est beau, on sent qu’à ce moment-là il est complètement à sa place. Son corps est d’accord avec ce qu’il est en train de faire, même quand il souffre. Anquetil était dans le contrôle permanent. Il aimait, je pense, être un « bon chef » : celui qui arrive à faire un cadeau bien choisi à quelqu’un et n’a pas besoin de dire que ça vient de lui. Il le glisse à son insu, par contre il aime regarder le plaisir dans l’œil de celui qui le reçoit. Un bon chef c’est aussi celui qui permet à tout le monde de trouver sa place, comme un metteur en scène. Par exemple, je suis admiratif du travail d’Alain Françon : tous les interprètes vont avoir l’impression que c’est eux qui font la mise en scène, alors qu’il dirige tout de manière millimétrée. Mais il va aiguiller les acteurs petit à petit : il ne les fait pas passer directement d’un point A à un point Y mais va faire toutes les lettres de l’alphabet pour arriver au point dont il a envie. Je trouve ça admirable.

 

P. R. Où en est l’exploitation du spectacle ?

 

M. M. Le spectacle a été créé en novembre 2015 et Stéphane [Olivié-Bisson] s’est cassé le genou : la seconde représentation a été interrompue au bout d’un quart d’heure. Nous l’avons repris en janvier 2016 pour cinq dates, puis à l’automne. Ce spectacle n’était pas gagné d’avance, il a failli mourir dans l’œuf. Il sera repris du 21 mars au 19 avril au studio Hébertot et a priori au prochain festival d’Avignon, avant une tournée. J’aime l’idée que ce spectacle est « élitaire pour tous ». On y parle de sport, il y a un effort physique de l’ordre de la performance (même si je n’aime pas ce mot), un texte magnifique de Paul Fournel… Chaque spectateur peut avoir l’impression qu’on parle à lui seul. Tout cela réuni donne, je pense, un spectacle populaire de qualité. En tout cas, c’est l’objectif !

 

P. R. Vous êtes également l’auteur de trois pièces, dont « Ne quittez pas » qui continue à être jouée.

 

M. M. C’est un spectacle écrit il y a quelques années avec Agnès Tihov autour de l’autisme, et qui, dans sa forme, peut être joué partout : théâtre à l’italienne, lycée, rue, square, sous les arbres… Nous en avons fait un film qui est en cours d’étalonnage. C’est une sorte de mise en scène de plusieurs facettes de l’autisme : autant l’autisme social, que chacun peut avoir dans son rapport à l’autre, que le véritable handicap. Les deux personnages du spectacle ne peuvent fonctionner l’un sans l’autre et entretiennent une relation ambigüe : on ne sait pas s’ils sont frère et sœur, amis ou amants, même pour eux ce n’est pas très identifié. Ils vivent comme fermés au monde, ont peur des autres, de l’inconnu. C’est inspiré à la fois de Tex Avery et de Samuel Beckett. (Rire)

 

P. R. Quels souvenirs gardez-vous de votre formation au Conservatoire ?

 

M. M. J’ai fait le choix, avec trois autres camarades, de rester avec Alain Françon et Dominique Valadié durant trois ans, au lieu de changer de professeur d’interprétation chaque année. Je trouvais que c’était important de rester avec eux jusqu’au bout. Ils font, je crois, du théâtre non pas en tant que personnes de théâtre mais en tant qu’êtres humains. Je les ai parfois entendus dire qu’ils ne savaient pas très bien ce qu’était le théâtre mais qu’ils savaient, un peu, ce qu’était la vie. Ils ont une grande humanité. J’aime beaucoup la finesse d’Alain Françon dans la manière d’aborder les textes. Je suis particulièrement sensible, par exemple, à ses mises en lecture. Il y a une simplicité, une pureté, une épure de technique ou d’effet pour laisser la place à l’imaginaire du spectateur que j’adore. Au conservatoire j’ai rencontré des élèves avec qui on continue à travailler, à échanger, à se voir. Pour moi, cet aspect d’école était important. Je n’ai pas une scolarité incroyable, et ça m’a fait du bien, à un moment donné, de me retrouver dans une école : j’ai essayé d’en profiter au maximum. S’il y a une chose que j’ai retenue, c’est qu’on avait le droit de chercher, de se tromper. On est là pour essayer des choses, être un petit ouvrier, œuvrer à faire quelque chose qui sera différent à chaque spectacle, à chaque film. J’ai appris le plaisir d’apprendre.

 

P. R. Ça crée des amitiés, le Conservatoire ?

 

M. M. Oui, même si à cette époque-là – je ne sais pas comment c’est aujourd’hui – il y avait une volonté d’individualisme de la part de notre directeur [Daniel Mesguich] qui estimait que ce devait être chacun pour soi. Malgré tout, j’ai noué des amitiés de métier avec certains camarades et une sympathie réciproque avec Alain Françon et Dominique Valadié, même si nous n’avons jamais eu l’occasion de travailler ensemble.

 

P. R. Vous êtes également membre du comité de lecteurs du Jeune Théâtre National.

 

M. M. Cela nous fait découvrir pas mal de textes. Nous sommes un comité de lecteurs, nous marchons au coup de cœur, et faisons trois ou quatre lectures par saison. C’est par ce biais que j’ai rencontré les Cabarettistes et découvert de très bons auteurs, comme Yvan Corbineau, dont un des textes, « Mamie rôtie », sera présenté durant le festival, ou Catherine Zambon.

 

P. R. Vous avez l’impression qu’il y a des éléments communs dans ce que vous lisez ?

 

M. M. Il y a beaucoup de formes hybrides entre plusieurs genres, pas forcément avec une ligne dramaturgique très nette. Souvent, ces pièces parlent d’une actualité très proche de nous. Certains textes ont la distance nécessaire, qui permet de ne pas être dans le pathos, d’avoir une réflexion par rapport à l’événement. Ce n’est pas évident.

 

P. R. Que peut-on vous souhaiter pour 2017 ?

 

M. M. (Il réfléchit.) Que les gens aient la curiosité de venir découvrir des choses, des spectacles, des gens qu’ils n’auraient pas de prime abord eu l’intention d’aller voir. Et qu’ils se disent que c’est peut-être pour eux. Et puis je cherche à acheter un appartement. Si quelqu’un peut m’aider, je suis preneur ! (Rire)

 

Propos recueillis par Yann Albert en décembre 2016.

 

Festival « Au temps pour nous », Théâtre de l’Opprimé, du 5 au 15 janvier 2017.

Programme à retrouver sur www.theatredelopprime.com et sur la page Facebook Les Cabarettistes.

Please reload

  • w-facebook
  • Twitter Social Icon