Rencontre avec Mélanie Charvy

Août 2015

 

Après un master 2 de droit social, Mélanie Charvy a suivi durant trois ans la formation du studio de formation théâtrale de Vitry-sur-Seine, dirigé par Florian Sitbon. Avec Paul-Antoine Veillon, elle a mis en scène « Parloir » de Christian Morel de Sarcus au théâtre du guichet Montparnasse et créé la compagnie « Les entichés » en 2013. « J’appelle mes frères » de Jonas Hassen Khemiri, découvert à Avignon cet été, est sa première mise en scène professionnelle.

 

La Petite Revue. Comment avez-vous découvert ce texte ?

 

Mélanie Charvy. Lors d’un comité de lecture au studio de formation théâtrale de Vitry. Dans le cadre de notre formation de comédien, nous lisions régulièrement des textes contemporains qui venaient de sortir ou non encore publiés. Nous lisions une quinzaine de textes ; deux ou trois étaient retenus et mis en voix. Ce fut le cas de « J’appelle mes frères » : j’ai participé à la mise en voix et monté le texte tout de suite après, en octobre 2013. La pièce venait de sortir et n’avait jamais été mise en scène en France. Pour une première mise en scène, je préférais un texte inédit, pour lequel il n’y ait pas de référence.

 

P. R. Qu’est-ce qui vous a touché dans ce texte ?

 

M. C. J’ai travaillé pendant trois ans dans un centre pour enfants à Paris avec beaucoup d’enfants issus de l’immigration. Pendant ces années, j’ai été confrontée à la problématique de ces enfants et quand j’ai lu le texte, c’est cela qui m’a sauté aux yeux. J’avais envie de parler de ça. Par ailleurs je trouvais l’écriture de Khemiri très belle, très intéressante. Pour moi, c’est un mélange entre Koltès, Lagarce et Norén.

 

P. R. Comment le travail a-t-il commencé ?

 

M. C. J’ai lu le texte seule, puis à Paul-Antoine Veillon, qui l’a trouvé très bien. Ensuite j’ai choisi les comédiens parmi les gens avec qui j’avais travaillé à Vitry. Nous nous sommes retrouvés régulièrement en janvier et février 2014 pour lire le texte, en discuter. J’ai notamment demandé aux comédiens de raconter des souvenirs d’enfance qui pourraient avoir un lien avec le texte, les discriminations que chacun avait pu vivre.

 

P. R. Quel était l’objectif : nourrir votre mise en scène ?

 

M. C. Comprendre un peu la position dans laquelle se trouve le personnage d’Amor : que peut-il traverser, qu’a-t-il pu vivre ? Dans la pièce, nous sommes à un moment donné de sa vie. Il a vingt-cinq ans, a terminé ses études… J’avais besoin de nourrir son passé et celui des autres personnages. Nous avons fait des improvisations pour imaginer ce passé : la première fois qu’ils se sont rencontrés, comment ils étaient ensemble au collège et au lycée, les soirées qu’ils ont pu faire… Ensuite nous sommes passés au plateau.

 

P. R. Votre mise en scène était-elle déjà construite ?

 

M. C. Pas du tout. J’avais des idées de scénographie, d’espace, d’esthétique – la vidéo par exemple –, des idées sur les intentions, sur la situation d’Amor, mais pour la mise en espace en tant que telle, non. J’avais vraiment envie de voir ce qui se passait sur le plateau avec les comédiens. Je ne vois pas ça autrement.

 

P. R. Par quoi a commencé votre travail au plateau ?

 

M. C. Par travailler dans le détail les intentions et les étapes du cheminement d’Amor et toutes les ruptures et les adresses au public. Ensuite nous avons répété de février à juin une à deux fois par semaine puis, en juillet 2014, nous sommes partis trois semaines en résidence au théâtre du Réflexe, à Canohès. Nous avons pu y retravailler tous les détails du texte et répéter le spectacle, le filer… C’est ce qui a permis de forger le spectacle.

 

P. R. Qu’est-ce qui a évolué pendant ces temps de travail ?

 

M. C. J’ai épuré énormément. Il y avait plus de choses sur scène : on a épuré l’espace. Ensuite, les comédiens ont grandi dans leur manière d’appréhender leurs personnages, ils ont vraiment fait corps et âme avec leurs personnages. Je pense qu’ils n’avaient jamais autant travaillé dans le détail : discuter, faire, défaire, refaire…

 

P. R. Y a-t-il eu des fausses routes ?

 

M. C. Plein ! Au départ, j’avais demandé à une psychanalyste d’étudier le texte et elle avait analysé Amor comme psychotique : lorsqu’il appelle ses frères, ce sont des voix qu’il entend. On a d’abord construit le personnage d’Amor comme ça. Ensuite, après en avoir parlé, notamment avec la traductrice du texte, et suite à la tribune de l’auteur sur les attentats de Charlie Hebdo, je me suis rendu compte que c’était une fausse route. J’ai donc changé le personnage d’Amor. Son chemin de pensée devenait différent, puisqu’il n’est pas fou. Il sombre dans la paranoïa, mais n’entend pas des voix : je m’étais trompée dans ma manière de voir.

 

P. R. D’où vient cette paranoïa ?

 

M. C. Au départ, Amor n’est pas paranoïaque. Il est en profonde détresse parce que durant sa jeunesse, il a vu ce qui se passait autour de lui, a vécu des actes de discrimination, mais n’a pas réagi. Et ces attentats lui sautent au visage : tout revient, il se rappelle de tout et, du coup, ne sait pas comment se positionner. Au fur et à mesure de la pièce, sa paranoïa grandit parce que de plus en plus de souvenirs reviennent. Khemiri, qui est lui-même d’origine tunisienne, a très bien cerné la problématique dans laquelle se retrouvent les enfants de l’immigration, particulièrement d’Afrique. A la base, ce sentiment de discrimination n’existe pas, les enfants ne la voient pas forcément. C’est au fur et à mesure qu’ils s’en rendent compte et que leurs comportements peuvent devenir déviants. C’est aussi ce que j’avais vu en travaillant avec des enfants dans ce centre.

 

P. R. Il y a aussi la question dont la population majoritaire regarde une population minoritaire…

 

M. C. Ce sentiment d’être coupable de quelque chose alors qu’on ne l’est pas est très finement amené par l’auteur. On a le poids d’une culture sur les épaules, on n’y est pour rien mais on nous le rappelle tout le temps du fait de nos origines, et finalement on porte une responsabilité et une culpabilité qui ne sont pas les nôtres. C’est très difficile de s’en détacher. Amor trouve qu’on le compare tellement à un terroriste potentiel qu’il finit par se demander s’il ne pourrait pas l’être. Et oui, bien sûr, il pourrait l’être. Mais lui se pose la question de pourquoi il ne l’est pas, pourquoi il ne sombre pas là-dedans.

 

P. R. Ce qui est intéressant, c’est que la pièce ne résout pas les questions.

 

M. C. L’auteur est engagé, il traite de sujets de société actuels qui amènent à la réflexion, mais ne veut absolument pas donner une réponse. J’ai envie de faire du théâtre engagé, qui pose des questions sur des sujets importants, mais à aucun moment je ne fais du théâtre militant. Ça ne m’intéresse pas. Le théâtre est là pour amener à la réflexion. Un théâtre militant ferme des portes à un public qui ne serait pas de notre avis par exemple, or j’ai envie d’amener ce public à venir voir ces spectacles, qu’il se pose des questions. En général, quand le public sort, qu’il ait aimé ou pas, il s’interroge. Le but est de faire réagir. Après, chacun réagit à sa façon.

 

P. R. Parlez-nous de votre travail sur la vidéo.

 

M. C. Je n’aime pas la vidéo au théâtre. Très souvent, c’est du remplissage, ça n’apporte rien. C’est un effet de mode. Mais là, je trouvais qu’il y avait quelque chose de très cinématographique dans l’écriture : le code de jeu est très réaliste. La vidéo souligne ce côté cinématographique et permet un zoom : on se rapproche au maximum du personnage d’Amor, de ses pensées. J’avais en tête dès le début les vidéos de début et de fin. Pendant la vidéo du début, Amor a un visage assez paisible, il sourit. Puis à un moment donné, il a un sursaut. Pour moi, c’est le moment où il voit l’explosion en direct à la télévision. Le rapport à l’image est tellement important dans nos sociétés aujourd’hui, notamment lors des attentats : on voit tout en direct. Je voulais que le public ressente ça, mais du côté d’Amor. On voit comment lui réagit face aux attentats.

 

P. R. Et la fin ?

 

M. C. A la fin, Amor comprend quelque chose qui le libère : il ne doit pas se laisser enfermer dans le jugement des uns et des autres, ni dans la paranoïa. Amor comprend qu’il a sombré dans cette paranoïa mais qu’il peut s’en sortir. Pour moi, c’est un message d’espoir : ce n’est parce qu’on est dans une société qui nous culpabilise, qui nous fait porter sur les épaules quelque chose qui ne nous concerne pas, qu’on ne peut jamais s’en sortir.

 

P. R. Amor n’est pas une victime. On peut supposer qu’il n’est pas mal parti dans la vie : il a fait des études…

 

M. C. C’est ça que j’aime dans cette pièce : ce n’est pas un cliché sur l’immigration. Ce n’est pas un gamin qui a mal tourné, qui deale de la cocaïne dans sa cité. Il a vécu en cité, dans un milieu ouvrier, mais fait partie de cette génération d’enfants qui ont bénéficié de la discrimination positive, des quotas. Il s’en est sorti. C’est ça qui est intéressant : voir que même lui, ça peut le toucher.

 

P. R. Les spectateurs ont envie de parler après cette pièce…

 

M. C. Ce fut le cas dès les premières représentations à Canohès. Les gens restaient, nous posaient des questions, notamment sur la fin. La fin intrigue énormément. Le théâtre ce n’est pas uniquement consommer une pièce de théâtre, c’est aussi parler après ! Les metteurs en scène et les comédiens devraient le faire davantage. C’est toujours enrichissant, même avec des gens qui n’ont pas aimé.

 

P. R. Un mot sur vos projets ?

 

M. C. Je souhaite participer au concours de mise en scène du théâtre 13. J’avais envie de travailler avec la même équipe et savais que Khemiri avait écrit un nouveau texte. J’aime particulièrement sa langue. Nous avons donc choisi cet auteur pour notre création, avec un texte qui n’a jamais été mis en scène. C’est un peu mon créneau : j’aime bien que les gens n’aient pas de référence. Cette pièce est une critique du monde économique à travers le théâtre : ça n’a rien à voir avec « J’appelle mes frères » !

 

 

Propos recueillis par Yann Albert en août 2015.

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