Rencontre avec Marc Citti

Juin 2015

 

Élève de l’école des comédiens de Nanterre-Amandiers dirigée par Pierre Romans et Patrice Chéreau, Marc Citti a notamment joué au théâtre dans « Hamlet » (W. Shakespeare) mis en scène par Patrice Chéreau (1988), « Les journalistes » (A. Schnitzler) mis en scène par Jorge Lavelli (1994) et « Un mois à la campagne » (I. Tourgeniev) mis en scène par Yves Beaunesne (1999). A la télévision, il a récemment incarné Jacques Prévert dans « Arletty, une passion coupable » d’Arnaud Sélignac. Il est l’auteur du « Temps des suricates » et de « Les enfants de Chéreau », qui paraît en juin chez Actes Sud.

 

 

La Petite Revue. Dites-nous quelques mots des deux personnages du « Temps des suricates »…

 

Marc Citti. Edouard est joué par Vincent Deniard, et Mathieu par moi-même. Ce sont deux acteurs en perte de vitesse, chacun pour des raisons différentes. Edouard a environ 35 ans. C’est un homme vigoureux et généreux mais qui doute énormément de lui, et est tyrannisé par la metteur en scène. Edouard est généreux et relativement naïf alors que Mathieu est égocentrique, narcissique…

 

P. R. La tonalité du spectacle est très douce-amère. Était-ce votre volonté au départ ?

 

M. C. Oui. Je voulais raconter des choses un peu mélancoliques, un peu graves parfois, mais en étant toujours dans l’humour et la distance. Le trajet de ces deux personnages n’est pas très reluisant. Celui de Mathieu encore moins, parce qu’il est probable qu’il finira acteur, et que l’on imagine que ça ne va pas vraiment s’arranger. Néanmoins il a encore des rêves, du désir. C’est peut-être ce qui est touchant dans le spectacle : ces personnages ne sont pas juste des pitres caricaturaux. Ce sont des être humains, et ce qui est très important pour moi, c’est qu’aussi bien l’un que l’autre sont probablement de bons acteurs. Le comique ne réside pas dans le fait qu’ils sont mauvais. On aurait pu rire de ces gens ridicules et ringards, mais cela aurait été plus cruel, moins humain. Je préfère m’imaginer que ce sont des gars qui ont du talent, du désir. Edouard n’a pas encore eu sa chance, mais on peut imaginer qu’il ne finisse pas acteur : il doute énormément et dit qu’il n’est pas fait pour ça. ça existe et ce n’est pas une question de talent.

 

P. R. Est-ce parce qu’il est trop fragile qu’Edouard ne finira pas comédien ?

 

M. C. Peut-être parce qu’il ne sait pas quoi faire de cette fragilité. Être fragile quand on est artiste, ça fait partie du jeu, mais il faut travailler avec. Edouard semble un peu écrasé par cette fragilité. Après, je n’ai pas de réponse à tout : la pièce a un début, une fin, on ne sait pas ce qui se passera après ! Edouard est peut-être dans cette fragilité à cause de cette metteur en scène. C’est quelque chose que j’ai traversé, je sais de quoi je parle. Cette espèce de sidération qui peut nous saisir quand on est tyrannisé, quand la personne en face ne vous aime pas, doute de vous, et de manière perverse vous met la tête dans toutes vos contradictions et vos névroses… Cela devient très compliqué de jouer, ou d’être heureux en jouant en tout cas.

 

P. R. Qu’est-ce qui leur manque ?

 

M. C. La chance. C’est une dimension très importante dans ce métier d’acteur. Il faut du talent, des dispositions, de la ténacité, mais aussi beaucoup de chance. C’est une histoire d’acteurs qui n’ont pas eu leur chance et qui en conçoivent, Mathieu en tout cas, une grande amertume.

 

P. R. Il y a autre chose de frappant, c’est le gouffre qu’on imagine entre le comédien principal, Gérard, et Edouard et Mathieu. C’est à ce point-là ?

 

M. C. Non : on est à deux bouts de la chaîne. Gérard est vu à travers les yeux de Mathieu et d’Edouard : ils le détestent parce qu’ils l’envient, et en même temps sont admiratifs. Pour eux, c’est l’acteur qui a réussi. C’est comme lorsque je convoque Pierre Arditi… Ce n’est pas un règlement de comptes. Ça me fait sourire d’évoquer Arditi, mais ce n’est pas Arditi, c’est la figure du gars qui n’arrête pas de travailler, ce qu’Edouard et Mathieu auraient voulu être ou voudraient devenir. Mathieu trouve la situation injuste, parce qu’il n’est plus si jeune, a eu des expériences, on dit qu’il a été au conservatoire, qu’il avait un boulevard devant lui : c’est probablement vrai tout ça. Et puis à un moment, que s’est-il passé ? C’est la question que pose la pièce, sans apporter de réponse, d’ailleurs.

 

P. R. Il y a quand même des pistes : son mauvais caractère, peut-être son incapacité à se remettre en cause, le fait d’avoir trop cru en lui…

 

M. C. Absolument. Mais tout ça c’est ce que Mathieu dit de lui dans un de ses rares moments de lucidité. Il a peut-être raison, mais encore une fois c’est une question de chance. C’est inexplicable : la chance n’est pas arrivée. Il n’avait pas moins qu’un autre.

 

P. R. Vous faites quand même un portrait à charge de ce personnage… Il est infect !

 

M. C. C’est plus marrant. Moi j’aime ce personnage. Mathieu est effectivement assez infect, au départ en tout cas. Il est jaloux, envieux, amer, il tyrannise son petit camarade. Je ne voulais pas édulcorer ce côté-là. C’est un couple de clowns aussi : les clowns, c’est cruel. Sans cruauté, ce n’est pas drôle : on est dans une évocation Bisounours ou quelque chose de très à charge, avec une autre forme de comique plus cruel encore. Je voulais voyager entre la douceur et l’amertume. Ce sont deux compagnons d’infortune : en fait ils s’aiment, ont besoin l’un de l’autre. Mathieu, surtout, a terriblement besoin d’Edouard. C’est un rapport d’amour, en tout cas d’affection : même si ce n’est pas vraiment écrit dans la pièce, je tenais à ce qu’on l’interprète. C’est pour ça qu’ils sont aimables, humains.

 

P. R. Vous démontez en passant quelques lieux communs, comme « le plaisir d’être en scène »… Mathieu n’a aucun plaisir à être en scène, dans ce spectacle-là en tout cas.

 

M. C. Dans ce spectacle-là, non : il n’a rien et trouve ça très injuste par rapport à son immense talent (Sourire). Il est très malheureux. Par contre, il adore jouer. Ces deux personnages-là, surtout Mathieu peut-être, n’aiment que jouer et ne savent faire que ça. D’ailleurs, dans cette loge, ils vont jouer. Cette pièce est un hommage au théâtre, au jeu. Tout ce qu’on ne donne pas à Mathieu et Edouard sur la vraie scène, ils le recréent dans leur loge. Ces gars-là sont profondément des acteurs. Ils ne vivent pas dans la réalité : ils inventent des situations, recréent la réalité. Mathieu et Edouard sont malheureux parce qu’ils n’ont pas leur place dans ce spectacle. Edouard parce qu’il ne s’en sort pas avec son personnage, alors que Horatio est un personnage intéressant dans Hamlet, et Mathieu parce qu’il ne joue que des utilités. Mathieu, on ne le voit jamais, il n’est jamais lui-même, n’a jamais de place pour s’exprimer : deux répliques par-ci, trois par là… Il n’y a pas un acteur dans la réalité qui ne serait pas malheureux de ça. Il y a quand même quelque chose de la vacuité, de l’attente dans cette loge où il ne se passera jamais rien. Je rêvais depuis très longtemps d’écrire une pièce dans une loge, avec le retour de scène et deux niveaux de langage qui se télescopent. Les bribes de Shakespeare que l’on entend représentent l’ailleurs merveilleux, le désir, la poésie, ce pour quoi Edouard et Mathieu font ce métier, et cela se télescope avec ce que j’ai écrit, qui est délibérément quotidien : la vacuité, les problèmes de casting, d’argent, toutes ces choses assez médiocres de l’existence.

 

P. R. La métaphore des suricates est un peu désespérante, pour Mathieu surtout, qui est toujours en éveil alors qu’il ne se passe rien. Comme la vie d’acteur ?

 

M. C. Comme leur vie à eux. Comme la vie d’acteur assez souvent : il faut être toujours prêt, mais souvent il ne se passe pas grand-chose. C’est une vie pleine de trous qu’il faut combler. Même un acteur qui travaille beaucoup connaît ça ; cela ne veut pas dire qu’il y a tout à coup un désamour parce qu’on ne travaille plus, mais le fait est là. Le théâtre prend beaucoup, mais le cinéma prend peu, finalement. On tourne quelques jours, trois semaines ou un mois si on a de la chance : qu’est-ce qu’on fait en attendant ? Il faut rester en éveil, prêt : c’est très difficile à faire. Tout le monde peut être acteur, il suffit d’apprendre un peu, mais vivre cette vie-là est impossible pour la plupart des gens : gérer ces moments où il n’y a pas de proposition, ne jamais savoir ce qu’on va faire, construire sur du sable… C’est aussi pour ça que j’écris. J’ai envie d’écrire depuis très longtemps, tout en continuant à être acteur pour les autres parce que j’adore ça, mais au bout d’un moment il est très important pour un acteur de fabriquer ses propres univers. On est toujours soumis au désir des autres, à l’attente, quand il n’y a pas de travail on se pose des questions, on est malheureux, on est tout à coup comme une marionnette inanimée… C’est très riche pour un acteur d’aller voir du côté de l’écriture ou de la mise en scène, et de porter sa propre parole. Quand c’est celle de Shakespeare c’est magnifique, on est d’accord, mais ce n’est pas toujours Shakespeare…

 

P. R. Vous voulez nous parler un peu du livre, « Les enfants de Chéreau » ?

 

M. C. Avec plaisir. C’est l’évocation de mes jeunes années aux côtés de Patrice Chéreau quand j’ai fait son école aux Amandiers. Bien sûr, le récit a été écrit dans le chagrin qui m’a saisi, comme tant d’autres. Mais j’avais envie de témoigner de cette expérience, et suis ravi que ça sorte chez Actes Sud. C’est le récit de ces deux années, une évocation de l’école en forme de portrait de Patrice Chéreau, qui dirigeait le théâtre des Amandiers, et de Pierre Romans, un homme merveilleux et un immense directeur d’acteurs, qui dirigeait l’école. J’évoque le travail et l’atypisme absolu de cette école extrêmement luxueuse : on peut comparer ce qu’était l’école de Nanterre au conservatoire ou au TNS. La différence, c’est que l’école de Nanterre s’est inscrite de manière extrêmement limitée dans la durée : il n’y a eu que deux promotions, une en 1983-1984, l’autre en 1986-1987 dont j’ai fait partie. À l’issue de ces deux ans, Chéreau a proposé à une grosse moitié d’entre nous de constituer une espèce de troupe permanente à Nanterre pour la durée du mandat qu’il lui restait à faire (un an et demi), et on a joué dans toutes les productions de Nanterre : « Le conte d’hiver » monté par Luc Bondy avec Piccoli, Nada Strancar, Bernard Ballet, Bulle Ogier (le rêve !) et puis le fameux « Hamlet » de Chéreau, créé dans la cour d’honneur et qu’on a joué deux ans dans toute l’Europe. C’était un spectacle magnifique. J’évoque ces deux années d’école, depuis mon entrée à 18 ans jusqu’à « Hamlet ». Mes condisciples étaient Agnès Jaoui, Marianne Denicourt, Bruno Todeschini, Laurent Grévill, Eva Ionesco… C’est un récit que je ne voulais pas hagiographique, mais on ne se refait pas… C’est plutôt assez énamouré : j’ai pas mal de tendresse pour les jeunes gens que nous étions et pour ces figures, Patrice, Pierre. Et puis c’était l’occasion d’évoquer, en creux, ce milieu des années 80, une période révolue. Je pense qu’on ne fera plus du théâtre comme on en faisait à ce moment-là. C’était une période particulière. J’avais envie et besoin de raconter ça.

 

Propos recueillis par Yann Albert en juin 2015.

 

« Les Enfants de Chéreau. Une école de comédiens », Actes Sud, collection « Actes Sud Papiers - Apprendre », 2015.

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