« Provisoire(s) » à la Manufacture des Abbesses ***

Décembre 2016

 

Liberté, égalité, fraternité : autopsie d’un mirage républicain

 

Pour ne pas être mariée de force, Leila (Yasmine Boujjat) fuit le Maroc avec son frère (Mathias Bentahar) pour se réfugier en France. Leurs démarches les mènent à France Terre d’Asile, où Mathias (Aurélien Pawloff), agent d’accueil fraîchement arrivé, tente de les aider.

 

Plus qu’une pièce sur les migrants, « Provisoire(s) » est une réflexion sur le quotidien des travailleurs sociaux chargés de les accompagner. Marie, directrice d’un centre de rétention (Clémentine Lamothe), Elizabeth, agent à la préfecture (Aurore Bourgois Demachy) et Edwige, la femme de Mathias, enseignante en Français Langue Étrangère (Virginie Ruth Joseph), s’efforcent de composer avec une situation qui les dépasse et révèle leurs propres contradictions. Comment rester humain face au flux de migrants, qui semble infini, et à la pression du chiffre chaque jour plus prégnante ? La France, au nom de ses principes universalistes, devrait pouvoir offrir un refuge à ceux qui fuient leur pays. Peut-elle, pour autant, « accueillir toute la misère du monde », selon la formule de Michel Rocard ? Les positions des politiques se durcissent : Casper Frédéric, chargé de mission au ministère de l’intérieur (Tristan Bruemmer) clame que « le droit d’asile est un droit fondamental » avant qu’on ne lui change son discours : « Mais l’émotion ne peut être le seul guide de l’action publique. (…) Nous devons agir avec fermeté. »

 

Née d’une écriture de plateau et d’un important travail documentaire, la pièce de Mélanie Charvy mêle humour et gravité sans jamais être manichéenne : chaque personnage a ses convictions, ses doutes, ses zones d’ombre. Chacun s’engage avec sincérité, mais la situation semble inextricable : pendant que les démarches administratives d’Amir et Leila se complexifient, les structures chargées – théoriquement – de leur accueil implosent. Le texte entrelace sphère intime et sphère publique avec finesse : le couple d’Edwige et Mathias est miné par leur souffrance professionnelle, la découverte de leur impuissance, la perte progressive de leurs certitudes et de leurs idéaux.

 

La mise en scène de Mélanie Charvy est vive, efficace, sans effet inutile, sa direction d’acteurs précise : les sept comédiens, très investis, sont justes, touchants. Après « J’appelle mes frères » de Jonas Hassen Khemiri, la compagnie Les Entichés prouve une nouvelle fois qu’un théâtre militant peut être nuancé et poser des questions sans asséner de réponses : bien joué.

 

Y. A.

 

« Provisoire(s) », Manufacture des Abbesses, du 9 au 31 décembre 2016.

 

**** Une soirée à ne pas manquer

*** Une excellente soirée

** Une soirée agréable

* On peut voir, ou pas…

° À éviter

 

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