Leonardo Padura, « La transparence du temps »

Janvier 2019

 

Le soleil noir de la mélancolie

 

Le détective Mario Conde, ancien policier, vieillit. Il va avoir soixante ans et se sent dépassé par les changements de Cuba. Le départ de l’un des membres de son petit groupe d’amis inséparables depuis le lycée l’attriste, tandis qu’un ancien camarade, Roberto Roque Rosell, dit Bobby, refait surface et l’entraîne dans une nouvelle enquête. Son compagnon s’est enfui en emportant tous ses objets de valeur, dont une statue de la Vierge noire de Regla. Les recherches de Mario Conde se concentrent très rapidement sur cette mystérieuse statue qui posséderait d’étranges pouvoirs. S’agit-il de la statue noire de Notre Dame de la Vall, issue des Croisades et rapportée d’Afrique en trophée par les Templiers ? Sur le chemin du détective, les cadavres s’accumulent, tandis qu’il voit sa propre mort se rapprocher avec la date d’anniversaire inscrite sur un calendrier délavé et abîmé, symbole du passage du temps.

 

Leonardo Padura fait une nouvelle fois de Cuba le décor des enquêtes de Mario Conde. C’est une Cuba nostalgique, qui porte la trace de ce qu’elle a été : l’essence de l’île réside dans son passé, « miroir d’un pays dont les piliers se lézardaient aussi ». Mario Conde est un fin connaisseur de La Havane. Il l’arpente sans cesse en quête de livres. Pourtant, il se heurte cette fois à des endroits inconnus : le « monde des invisibles », un quartier périphérique né de la crise des années 1990 où la misère sévit et, à l’extrême inverse, le restaurant chic et moderne du quartier du Velado réservé aux étrangers et aux Cubains très privilégiés. Le temps, toujours important chez Leonardo Padura, joue ici un rôle essentiel. À l’intrigue principale se greffent des récits autour d’un personnage à différents moments de l’Histoire : Antoni Barral. Les contours de Cuba s’estompent pour laisser la place à l’Espagne de la guerre civile ou au siège de Saint-Jean d’Acre dans le royaume de Jérusalem lors de la troisième Croisade. D’où la transparence du temps, ou peut-être son piège, qui hante le détective. Le temps du roman policier se dissout dans celui de l’Histoire, créant une narration qui, à partir d’une temporalité précise – l’intrigue se déroule du 4 septembre au 9 octobre 2014 – entraîne le lecteur dans un passé toujours plus lointain. Roman policier, historique ou existentiel, on hésite à ranger dans une case ce très bel et riche ouvrage, cri d’amour ou de désespoir pour un pays lui-même inclassable, et d’une profonde humanité.

 

A.K.

 

Leonardo Padura, « La transparence du temps », traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, Métailié, 2019.

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