Aurélie Ramadier : « Je n’aurais jamais pu inventer une histoire pareille ! »

Aurélie Ramadier : « Je n’aurais jamais pu inventer une histoire pareille ! »

Premier roman d’Aurélie Ramadier, L’affaire Cherkassky, publié aux éditions Balland en décembre 2022, raconte l’histoire vraie et mystérieuse d’un homme au destin hors norme sous la Guerre Froide. Echappé du goulag, traqué par le KGB, Nicolas Cherkassky parviendra miraculeusement à franchir les murs de l’Ambassade de France et à quitter la Russie avec l’aide du père d’Aurélie. Une histoire héritée que la fille de diplomate tente de raconter dans un premier récit haletant.

Anaïs Delatour : Vous êtes enseignante en lettres classiques. Il y a forcément la tentation de passer à l’écriture à un moment, non ?

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Aurélie Ramadier : Je pense que tous les profs de lettres ont cette tentation au cours de leur carrière. C’est quelque chose d’assez naturel. En ayant beaucoup lu, on a pas mal de choses en tête.

Et c’est plus facile d’écrire un roman pour vous ?

Oui et non. Normalement, on a une appétence pour la lecture et pour l’écriture. Sinon, on ferait autre chose ! En revanche, je pense qu’on peut facilement être écrasé par des auteurs et des textes. Il peut aussi y avoir une forme de formatage. On va avoir tendance à vouloir faire de la belle écriture à tout prix alors qu’en fait, la littérature, c’est beaucoup plus large qu’une écriture hyper soignée.

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C’est quoi pour vous la littérature ?

Moi j’adore quand il y a des gens qui écrivent qui ne viennent absolument pas du sérail. Ce sont de vrais écrivains. Ils viennent de là où on ne les attend pas. Pour le coup, je pense qu’on attend un peu au tournant les profs de lettres. Finalement, je pense que c’est un atout de ne pas être trop formaté.

Et vous êtes allée là où on ne vous attendait particulièrement pas en signant un roman d’espionnage, un choix loin du roman classique. Pourquoi ?

C’est vrai qu’il n’y a pas grand-chose qui m’y prédestinait. J’ai juste hérité cette histoire de mon père. C’est l’histoire de Nicolas Cherkassky, un ami de mon père, dont j’ai toujours entendu parler petite et que je voyais à la maison pour des dîners. Et un jour, mon père m’a dit qu’il souhaitait écrire l’histoire de Nicolas. Puis il m’a refilé le bébé car il savait que j’écrivais. Je me suis donc dit « pourquoi pas », d’autant que je trouvais que cet homme avait une histoire extraordinaire.

En creusant l’histoire de Nicolas, vous avez dû vous rendre compte qu’il vous avait légué une sacrée responsabilité ! Comment avez-vous procédé pour récolter toutes ces informations sur sa vie ?

Au départ, mon père était très présent. J’avais effectivement besoin de lui comme c’était lui qui avait vécu toute cette période. On est aussi allé voir Nicolas, chez lui, et on a fait des audios sur différents sujets. Je l’ai notamment interviewé sur la chute de l’URSS, sa vie diplomatique, sa manière de voir les femmes, ou encore son rapport à la religion. Ensuite, mon père est décédé et il a fallu que je me débrouille toute seule mais j’avais déjà bien avancé.

Quelles sont vos références en matière de romans d’espionnage ?

J’ai lu pas mal de polars pour comprendre comment créer le suspense. Je trouve que c’est un vrai art de savoir comment installer le suspense. Mais il y a un auteur en particulier que j’ai lu et relu : c’est John Le Carré. Il est LA référence de la période de la Guerre froide. Il est vraiment l’auteur qui a su le mieux retranscrire l’ambiance de la Guerre froide, notamment dans L’espion qui venait du froid. Mon père l’adore ! Après, cela doit être un peu générationnel car pour être très honnête, j’ai eu un peu du mal à accrocher avec le roman mais je savais qu’il y avait quelque chose dedans qui allait me servir donc je l’ai lu et relu jusqu’à percer les secrets de l’ambiance. Finalement, c’est ma plus grande influence.

Le personnage de Nicolas participe énormément de l’ambiance car au fond on ne sait pas qui il est vraiment…

Complètement ! Mon père n’a jamais su qui était véritablement son ami. Un jour, il m’a dit : « Finalement, je ne sais pas qui c’est… ». Alors qu’ils étaient profondément amis depuis 40 ans. Il a quand même contribué à ce qu’il quitte la Russie.

Quelle est la chose la plus marquante que Nicolas vous ait dite ?

Si je devais retenir quelque chose parmi toutes les anecdotes glaçantes que j’ai sur lui, c’est qu’il était absolument persuadé qu’il était pisté par le KGB alors qu’il était chez lui, tranquille, dans la Drôme, en train de cultiver ses tomates ! Il n’arrêtait pas de répéter qu’il était surveillé et qu’il risquait gros.

En même temps, cela n’a pas dû être facile pour lui de se remettre de cette période de sa vie. Il y a notamment eu l’emprisonnement en URSS.

C’est vrai que quand il a commencé à raconter son histoire, il a d’abord dit qu’il fallait rayer ces 37 ans de sa vie. De mon point de vue, j’avais la vision de quelqu’un qui avait réussi à se reconstruire, qui avait plein de projets, notamment artistiques, mais lui, se voyait comme quelqu’un de détruit. Je pense qu’on ne peut pas imaginer les épreuves qu’il a traversé et le traumatisme.

Il reste beaucoup de secrets après la lecture. Quelles ont été vos principales difficultés pendant l’écriture ?

En fait, je n’ai pas la réponse à mes principales interrogations : quelles ont vraiment été les véritables intentions de Nicolas ? Qui était-il vraiment ? Etait-il télécommandé par un service quelconque ? A-t-il déserté ? On ne le saura sans doute jamais. Le mystère reste entier.

Après avoir écrit ce roman, avez-vous quand même une idée de si Nicolas était un espion ou une victime ?

Je pense qu’il est honnête et j’aurais plutôt tendance à croire ce qu’il m’a dit, à savoir qu’il a été martyrisé par le système et que quand il a eu la possibilité de s’évader, il l’a fait. Mais, il y a quand même plein de choses qui me paraissent invraisemblables.

Comme quoi ?

Il a quand même fait plus de mille kilomètres sans que l’URSS le rattrape alors qu’à cette période-là, peu de chose leur échappait ! Alors, comment a-t-il fait ? Comment a-t-il pu errer dans les rues de Moscou alors qu’il était un détenu en cavale ! Peut-être a-t-il eu un destin hors du commun mais c’est étrange… Peut-être n’a-t-il pas tout dit… ou peut-être qu’il a oublié une partie de l’histoire avec le traumatisme qu’il a subi. En tout cas, je n’aurais jamais pu inventer une histoire pareille !

Par Anaïs Delatour.